COMMENT EN SUIS-JE VENUE A VOYAGER SEULE

Enfants, la garrigue était à notre porte, elle rimait avec liberté, vélo, cabane dans les arbres. Nous jouions sans cesse dehors, la nature était notre jardin. Puis vint l’âge des études supérieures, la grande ville. Les bruits ne sont plus les mêmes, c’est entre 4 murs étriqués qu’il faut maintenant évoluer. Les cabanes et les rires d’enfants sont remplacés par les bières en terrasses, les nuits à faire la fête. Il y a, heureusement, quelques voyages dans des pays lointains qui viennent ponctuer et apporter un petit souffle de liberté au milieu de cette vie rythmée par les études puis le travail. Une vie à manquer de temps. A suffoquer, sans réellement s’en rendre compte, après tout, tout le monde fait la même chose ! Jusqu’au jour où le constat est amère. J’ai beau lutter constamment pour trouver une place, quelque chose qui me rendrait enfin heureuse, c’est à chaque fois un échec. J’ai beau me débattre, ma place est nulle part. Des années à souffrir sous le soleil, à chercher à vivre sous adrénaline, à vivre fort, à croire que cette ville était ce qui m’allait le mieux. j’allais apprendre, grâce à la marche et à certains apprentissages, que tout ceci était une monumentale erreur.

Conditionnée, formatée, telle une bonne petite femme que la société a fait de moi, j’ai dû, petit à petit, déconstruire mes croyances, pour sortir des cases dans lesquelles j’avais pourtant fait tant d’effort pour y entrer. Ces cases dans lesquels nous sommes tous bien rangés pour bien paraître. C’est un long cheminement, très personnel, mais à la fois si commun, universel. C’est par le sport que cet éveil s’est mit à grandir, s’épanouir, au départ les séances de transpiration intenses étaient dans ma chambre, à l’abri des regards, puis un jour, j’ai attrapé une vieille paire de baskets qui pouvaient faire l’affaire, endossé mes écouteurs et je suis partie courir à travers la ville.

C’était de l’ordre de 3/4km, puis de 5/7km, puis 10km. Cela ne suffisait pas, alors est né le désir d’améliorer mon temps et mes performances. Les séances de footing simples se sont transformées en séances de fractionné. Et sur quelques mois, me voilà une nouvelle joggeuse de ville qui court son 10km plusieurs fois par semaine malgré ses heures de travail de nuit éreintantes en oncologie. J’évacuais de la colère, mais je rentrais, dans une nouvelle case, celle de la joggeuse de grande ville.

Ne passez pas par la case départ, rejouez.

Casser les murs pour écouter les élans de liberté

Le service d’oncologie a été une période très difficile à vivre. Une vraie tarte, lancée avec une violence percutante, démesurée, infâme. C’est dans ce service de soin que j’ai fait ce que l’on appelle un burn out. C’est au sein de cette foutue clinique, à l’intérieur de ses murs, que je me suis le plus dépassée et dans laquelle j’ai accumulé les pires expériences humaines. Cette clinique m’a apprit qui je suis : que je suis capable de tout, d’être excellente dans l’urgence, calme et sereine même quand je n’ai pas le temps de poser le pied, de faire des sourires rassurants pendant que mes jambes me lâchent sous l’émotion. Je me suis découverte, j’ose maintenant le dire après toutes ces années de doute, sans prétention, comme je pense, quelqu’un de bien et de courageux. Malgré cela je continuais à me dévaloriser.

En réponse au burn out et à ma blessure violente aux cervicales, qui a obligé à stopper cette frénésie de travail, je me suis mise à faire germer tous les pépins de pommes, de citrons, de clémentines, les noyaux d’abricots, de pêches… Tout ce que je pouvais mettre en terre y passait.
Je faisais naître la vie. J’ai mis du temps à comprendre que cet élan n’était pas seulement une recherche de vie, c’était également une recherche de la nature.

Des mois durant j’ai tenu la main de la mort, nous sommes d’ailleurs devenue amie à force de se côtoyer presque toutes les nuits. Elle est sans répit. Combien de fois lui ai-je demandé : « pas cette nuit s’il te plaît, je suis épuisée ». Ces nuits là, elle était capable d’emporter, deux voire trois de mes patients. Une amie sordide, mais une amie qui m’a apprit la saveur du temps dont on dispose.

J’étouffais en arrêt maladie, je ne pouvais pas retravailler à cause de ma blessure dont je ne voyais plus la fin, alors je passais ma vie à sortir boire des verres, faire la fête, vivre ma vie de citadine à fond, un peu comme une ado revancharde pendant que mon appartement se transformait en serre tropicale, la vie semblait renaître, jusqu’au jour où tout s’écroule. Un soir, je m’effondre en larmes et c’est comme si j’ouvrais les yeux sur tout ce qu’il s’était passé durant ces dernières années, palpitantes, enrichissantes, autant humainement que techniquement.
Il fallait les affronter maintenant.

Pour mener ce combat il allait falloir faire mieux que vaincre un chrono sur le bitume, alors j’ai cassé les murs de la ville. Je me suis mise à aller courir dans la nature, un parc pour commencer, puis dans la garrigue. Lassée de cette course perpétuelle brouillait par le son de la musique dans les oreilles, j’ai commencé à oser ralentir, diminuer l’allure, marcher et m’écouter penser. Difficiles les pensées, les mots, la colère qui sortait. Cela a prit du temps pour que le brouillard se dissipe. C’est au chant des oiseaux, à l’odeur de l’humus, aux paysages en reliefs que je dois ma renaissance.

Les premières sorties étaient courtes, car l’esprit était affreusement bruyant. Je me sentais un peu étrange également quand je croisais des groupes de gens, comme si c’était anormal de faire des sorties dans la nature seule. Puis, je me suis dis que c’était dans ma tête, car lorsque je voyais une nana solo, perso je trouvais ça génial, alors, certainement pour me faire une raison, j’ai intimement décidé que les gens devaient plutôt se dire ceci. Et après plusieurs escapades, je me posais même plus la question, c’est devenu mon échappatoire, ma liberté et maintenant j’aime échanger avec ces gens.

De ces expériences est naît un sentiment de liberté délectable, les sourires sont redevenus honnêtes, les larmes au réveil n’existent plus et celles des nuits non plus. J’ai trouvé un peu ma place dans la nature, dans cette forme de liberté, cette place que je cherche depuis toujours ou que j’avais seulement perdue de vue en partant vivre en ville, je la cherche encore un peu d’ailleurs, car je sens bien que je ne suis pas allée au bout de mes envies.

Mais en tout cas, lorsque je m’évade le temps d’une journée ou d’un roadtrip à la rencontre de l’inconnu, je peux vous dire, que mon cœur de femme si longtemps opprimé, peut à présent dire haut et fort, nous sommes toutes capables d’affronter le monde seule !

Edit à cet article écrit il y bientôt un an jour pour jour.
Depuis que j'ai tout plaqué, appartement, ville, je cumule bonheur et travail auprès de personnes handicapées. Je libère le maximum de temps pour VIVRE ET PROFITER !


2021 c'est avant tout la découverte d'une nouvelle région : la Drôme et ses chaleureux habitants, puis c'est aussi Compostelle, des road trips en voiture aménagée dans le Luberon et l'ascension tant reculée du MontVentoux, ce géant de provence, c'est aussi une traque splendide sur les balcons du MontBlanc en Savoie puis dans la Haute. C'est aussi un bout de Suisse sous un temps de chien, un bout de Belgique sous un temps vache ! Un petit bout de la Côte d'Azur avant de s'embarquer pour un boat trip en Corse, puis un autre en Espagne. C'est la découverte d'une mer force 8 et la sensation d'être encore plus minuscule que sur un sommet à 3000m
.

Une année bien remplie en somme. 2021 c'est aussi du service Covid et des morts qui poussent encore plus à profiter de la vie tant qu'il en est encore temps !

Et vous, quelle est votre histoire ? Votre résumé de 2021 ?
Je vous souhaite une belle année 2022 ; )

Publié par emnatsu

Illustratrice jeunesse, blogueuse voyage, aide-soignante... Que d'étiquettes ! Le tout est de se sentir en vie et d'en profiter au maximum.

2 commentaires sur « COMMENT EN SUIS-JE VENUE A VOYAGER SEULE »

  1. « Marcher, c’est retrouver son instinct primitif, sa place et sa vraie position, son équilibre mental et physique. C’est aller avec soi, sans autre recours que ses jambes et sa tête. Sans autre moteur que celui du cœur, celui du moral. » Jacques Lanzmann

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